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BONKASSA : comprendre le théâtre de Samuel Beckett avec Élisabeth Angel-Perez
Professeure de littérature anglaise à Sorbonne Université, Élisabeth Angel-Perez, spécialiste reconnue du théâtre moderne et contemporain, était l’invitée des Vendredis du Cours Florent. À cette occasion, elle a proposé une analyse éclairante de l’œuvre et du processus créatif de Samuel Beckett, figure majeure et révolutionnaire du théâtre du XXᵉ siècle.
À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », posée un jour par Libération à plusieurs écrivains contemporains, Beckett répondit simplement : « BONKASSA ». Une formule lapidaire, presque énigmatique, qui résume pourtant avec justesse la logique de son œuvre.
Comme le rappelle Élisabeth Angel-Perez, le théâtre de Beckett naît d’un monde profondément marqué par la catastrophe historique – la Seconde Guerre mondiale, la Shoah, l’effondrement des repères humanistes – et par une crise radicale du langage et de la communication. Face à cette perte d’humanité, Beckett choisit une voie singulière : dire moins, montrer peu, réduire l’action à l’essentiel.
Chez Beckett, il se passe peu de choses. Les personnages sont souvent figés dans une fin qui n’en finit pas, suspendus dans un temps qui s’épuise sans jamais atteindre la mort. L’amoindrissement devient une poétique, presque une éthique.
Un parti pris qui va à contre-courant d’un réflexe fréquent chez les acteur·rice·s : vouloir en faire trop. Beckett, au contraire, invite à retirer, à laisser advenir le vide, à accepter l’échec comme moteur créatif.
Élisabeth Angel-Perez souligne la logique paradoxale de cette écriture, fondée non pas sur une progression linéaire mais sur une auto-abolition du langage. « S’amenuiser, tendre vers la disparition sans jamais l’accomplir » : tel est le mouvement profond de l’œuvre beckettienne. Une idée résumée par cette phrase devenue manifeste :
« Échouer, échouer toujours, échouer mieux » (Cap au pire, 1982).
Autre paradoxe central : au dénuement du texte répond une prolifération des didascalies. Héritées du roman, elles introduisent dans le théâtre un espace non verbal extrêmement précis. Élisabeth Angel-Perez évoque notamment Quad (1981), pièce radicale où des figures sans voix ni visage tournent autour d’un vide central, évitant toute rencontre, comme menacées par un trou creusé au cœur du plateau.
La rencontre a également offert aux élèves du Cours Florent des pistes concrètes pour le travail de l’acteur·rice. Selon Élisabeth Angel-Perez, jouer Beckett suppose de mobiliser ce qui est absent autant que ce qui est présent. Le rythme, le corps, la précision du déplacement deviennent essentiels.
Beckett ne traduisant jamais mot à mot, c’est à l’acteur·rice de résoudre les problèmes de sens « par ses pieds », en trouvant une vérité physique au texte, presque chorégraphique. « Il faut danser le texte », explique-t-elle, soulignant l’exigence corporelle de cette écriture.
Elle note également une différence sensible entre les versions anglaises et françaises de Beckett : là où l’anglais ancre l’action dans une forme de quotidienneté concrète, le français tend parfois vers une stylisation qui éloigne du réel. Beckett invite ainsi les acteur·rice·s et metteur·euse·s en scène à retrouver la banalité, la routine, les angoisses ordinaires, lieux véritables de son théâtre.
À travers cette analyse, Élisabeth Angel-Perez rappelle combien Samuel Beckett est non seulement un auteur fondamental du théâtre contemporain, mais aussi un guide précieux pour la mise en scène et le métier d’acteur·rice. Son œuvre, exigeante et dépouillée, continue d’interroger notre rapport au langage, au corps et à l’humanité, et demeure, aujourd’hui encore, un terrain d’apprentissage essentiel pour les comédiennes et comédiens en formation.
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